Les cisterciens dans l’Église

NOTRE CONTRIBUTION A LA PREPARATION DIOCESAINE DU SYNODE POUR LA SYNODALITE

Vivre comme communauté et se donner des moyens de l’être

Pour les cisterciens la dimension communautaire d’une fraternité de gens qui ne se sont pas choisis est primordiale. Il y a une conscience vive  que cette communauté est  réunie par le don que  Dieu fait aux uns et aux autres de sœurs et de frères. Ainsi a débuté Cîteaux.

Il y a la notion de se recevoir mutuellement  de plus grand que nous et pas seulement de nos seuls choix individuels.

Cette communauté, il est nécessaire d’en prendre soin, pas seulement un soin qui vient d’une structure hiérarchique mais un soin afin qu’elle soit consciente de son histoire, de ce qu’elle cherche, de où elle part, pour aller où, par quel chemin afin de pouvoir ensuite regarder cette histoire en train de se faire et de pouvoir  réorienter ensemble les choses. Il est nécessaire de lui donner du temps et faire récit de sa vie.

Dans notre expérience,  quand une question se pose, nous commençons non pas par en débattre pour en sortir une majorité de consensus mou, nous demandons à quelqu’un de nous enseigner, de nous former afin que nous comprenions ou sont les enjeux, à quoi  se relie cette question, comment la Parole l’éclaire. La communauté est sure qu’elle ne sera pas infantilisée et qu’une solution préparée en amont ne va pas sortir du chapeau de manière artificielle.

A partir de là nous travaillons en petits ateliers avec des questions. Il  en sort une mise en commun d’où nous retenons les aspects les plus  importants. Nous faisons le tri ensemble de ce qui est important dans les propositions. Puis nous prenons du temps pour laisser cheminer/reposer les esprits.

Dans un autre temps souvent un mois ou deux après,  l’animatrice pastorale reprend ce qui est venu comme propositions/questions et aide à évaluer ce qu’il  est possible, nécessaire, inutile, hors de nos moyens, ou attire l’attention  qu’il y a là une question très importante pour l’avenir de la communauté et sa mission. Elle re raconte comment nous sommes arrivés à ces propositions, à partir de quelles questions, vers quoi nous cherchons à aller. 

Des décisions sont soupesées, prises et votées et surtout elles sont mises en expérimentation pour donner lieu un an plus tard à une relecture et un réajustement si nécessaire. Nous nous donnons le droit à l’erreur, le droit de nous tromper mais aussi le droit d’innover ensemble. 

Ce faisant tous les membres sont partie prenante, tous les membres sont actifs, tous sont écoutés et tous peuvent aider à l’évolution.

La communauté a une mémoire et son histoire se construit. Pour nous cela est de l’ordre du respect  des uns et des autres et du respect pour notre corps d’église particulière.

 il nous parait  important de partir des personnes  et du vécu commun.

Ce qui interroge quant au découpage  géographique qui a eu lieu toutes ces années dans l’Eglise, où le prêtre plus tout que le peuple de Dieu, a été le critère de découpage avec le risque de tuer tout le monde, les chrétiens qui finissent par baisser les bras devant tant d’éloignement et les prêtres qui passent leur temps à courir de manière échevelée pour servir jusqu’à épuisement

le vécu des petites communautés a été complètement oublié au profit d’une structure qui comme avec l’état, s’éloigne de plus en plus. Si je fais de l’humour noir ! J’oserai dire que ainsi la hiérarchie de l’Eglise se sécularise ! hum

Les règles du vivre ensemble

Une communauté a besoin d’avoir des repères, une manière claire de fonctionner, de savoir comment se partage ou non le pouvoir. Elle a des droits et des devoirs bien sûr. Ces règles sont des manières  de mettre à l’œuvre l’évangile. Chez les cisterciens la Règle de saint Benoit en est la base. Pour nous les laïcs, elle une  est source d’inspiration pour que chacun ait sa place, pour  que des manières d’être se mettent en place, des droits soient garantis.

Nous avons rédigé des textes qui  sont nos manières de chercher Dieu, d’incarner l’Evangile, de vivre la communauté, de réguler la vie commune, d’avoir des comportements qui relèvent de la mesure, de la simplicité de vie, du respect mutuel, de la manière dont nous sommes de cette communauté, la manière dont nous entrons, la manière dont nous sortons , la manière dont nous choisissons nos responsables. Responsables qui sont élus et sont changés tous les trois ans.

Vivre la charité

Les cisterciens  se sont demandés comment prendre en compte le global et le local dans un même mouvement. Chaque abbaye est autonome mais les décisions d’évolution de l’ordre se font lors du chapitre général qui a lieu tous les trois ans.

Les cisterciens ont travaillé sur la notion de Famille. Nous sommes de la même famille mais pas sur un seul  modèle car chaque famille a ses coutumes propres .Il nous parait important de donner place ainsi à la diversité des peuples, des continents, des territoires. Le modèle européen n’est pas le  propriétaire de l’Evangile.

Les cisterciens se sont donné des moyens dès le début pour donner place à la diversité dans l’unité. Deux documents guident cette question « le petit exorde » et surtout la « Charte de Charité » qui reconnait l’autonomie de chaque abbaye liée à la grande  Famille cistercienne. C’est cette notion qui permet à des laïcs, d’être associés à la vie cistercienne
La charité n’est pas un pouvoir.  Elle est au contraire se démunir pour donner place à l’autre, afin qu’il soit bien un autre et non pas un même. Dans cette charte de Charité  la notion de filiation et de visite aident beaucoup à cet esprit commun. Chaque monastère est visité (une sorte d’audit) tous les deux ou trois ans par un abbé, ou une abbesse extérieurs

 Chaque membre  de cette communauté est reçu par le visiteur. Ce qui est dit n’est pas répété par le visiteur. Lorsqu’il a reçu tout le monde, il peut vérifier par recoupements des points divers, recevoir à nouveau pour affiner sa perception d’une question,  puis ce visiteur fait une synthèse et donne à la fin à la communauté une « carte de visite » sur laquelle il souligne, les points forts, les manques, les intuitions qui lui semblent ouvrir l’avenir etc…si des questions graves se posent il les exprime bien sur. La communauté ensuite peut s’appuyer dessus pour évoluer. Sans doute que la question des abus sexuels auraient pu ainsi être entendue bien plus tôt…

Nous avons vécu deux fois cette visite en tant que communauté laïque. Elle fut faite par l’abbé de Cîteaux venu vivre parmi nous quatre à cinq jours. Ce sont des moments magnifiques qui ouvrent un groupe, une communauté à un regard extérieur. Regard extérieur qui révèle parfois des aspects que nous ne voyions pas, car trop le nez sur le guidon. Il nous parait que des communautés paroissiales pourraient vivre des temps comme celui-ci. Des temps ou chaque fidèle à la parole, est reçu, écouté, considéré. Prendre soin les uns des autres, et des plus petits passe par des temps comme celui-là.

Là encore nous ne pouvons pas faire une économie de temps. Et si finalement le bien le plus précieux que nous pourrions cultiver était de donner du temps pour permettre aux choses d’advenir. Pas un temps inerte  et immuable mais un temps qui a du souffle.

Diversité unité ou global et local

Au sein même d’une communauté, d’une paroisse, divers groupes prennent des initiatives, mettent en œuvre des décisions, se réunissent. Il nous faut penser l’unité de tous ces acteurs. Comment y compris au sein de notre communauté il y a du global et du local qui sont en dialogue.

Nous avons essayé de le mettre en œuvre par le fait que chacun de nous,  sait, connait, qu’elles sont les responsabilités des autres, ce qui leur a été demandé, et est témoin de la manière dont il exerce ce qui a été demandé. 

Pour nous, il y a d’abord eu un oui public devant tous  à une interpellation pastorale. Nous avons appelé cela « le temps du oui », puis nous avons regardé au bout de six mois quelle mise en œuvre en était faite, enfin six mois plus tard nous avons consacré un après-midi à la rencontre. Chacun à tour de rôle a rencontré chacun, pour s’interroger mutuellement sur la manière de vivre sa responsabilité et chacun a laissé à chacun  un petit texte avec des encouragements, des questions, des conseils .

A la suite de cela l’animatrice pastorale a rencontré une à une les personnes. Avec eux et les messages les responsabilités ont été réajustées. Chacun a  pu avant de clore ce travail, relire le texte qui le concernait  et après accord, un document fut édité que nous avons appelé « le livre des OUI ». Nous nous y référons régulièrement.

Pour une paroisse cela pourrait être un moyen –à aménager bien sur-  de confier des responsabilités, de vérifier que cela ne devient pas une propriété personnelle et une tyrannie que l’on exerce sur les autres paroissiens. Là encore il y a eu  des relectures, et beaucoup de temps afin de se donner le temps de s’écouter et d’avancer. Ce n’est plus Mr le Curé qui se doit de réguler les conflits mais c’est la communauté qui a une  parole organisée, les uns vis-à-vis des autres.

Là aussi c’est  une manière d’être dans du global/local.

Le lieu

Les cisterciens ont dès le départ aimé un lieu,  Cîteaux Puis à chaque création de monastère il y a cet aspect de lieu qui compte puisque chaque moine s’engage à vivre en un lieu précis dans une communauté précise. Ils appellent cela la stabilité.

St Bernard va même jusqu’à dire que Jérusalem la ville du Christ, est le lieu où habite le moine là ou il réside. C’est une belle image notre Jérusalem est un lieu symbolique.

Pour beaucoup une église, une paroisse, une communauté est son lieu. Donner se donner les moyens d’aimer son lieu. Celui où nous pouvons exister, d’où nous pouvons partir et surtout revenir même en ce temps de vaste migration.

Pour nous laïcs cistercien à Clairvaux ce lieu a de l’importance. Nous sommes propriétaire d’une ancienne grange cistercienne et ce lieu nous oblige et nous colore.  Nous y sommes une toute petite présence pourtant en ce  lieu de st Bernard, la prière, l’accueil, la vie fraternelle,  la parole de st Bernard sont actifs et vivants.  Dans la charte d’alliance signée avec l’abbaye de Cîteaux il nous est dit que nous avons la responsabilité d’être présence cistercienne à Clairvaux et d’essayer de faire rayonner la présence Bernardine au moins pour tout la famille cistercienne.

Nous proposons régulièrement des journées cisterciennes ou des personnes peuvent venir s’arrêter, se ressourcer. Sans doute que les paroisses ne doivent pas oublier la dimension nourriture spirituelle à donner aux paroissiens. Pas seulement par de la piété mais aussi de la construction de soi dans la foi. Il nous semble que la Lectio divina est une approche  qui n’infantilise pas le chrétien et lui donne des outils pour grandir avec la Parole.

Enfin et ce sera le dernier point.

Chercher à devenir des chrétiens responsables de leur foi

Dans cette grande Eglise, nous sommes une petite église particulière, une sorte d’église familiale toute petite mais où nous cherchons comment être des laïcs responsables de leur foi dans un fort lien avec la grande Eglise. Au début de la Grange il y avait à chaque rencontre un moine de Cîteaux qui faisait tout,. Il y avait aussi un prêtre qui assurait une messe à chaque rencontre. Depuis nous avons beaucoup évolué, toute notre pastorale est réfléchie dans la communauté et assumée par la communauté ; De temps à autre des intervenants extérieurs interviennent.

Cîteaux assure un accompagnement des responsables. Nous apprécions cette liberté mais nous apprécions énormément de pouvoir vérifier nos intuitions et éventuellement les modifier pour rester dans la vie cistercienne, nous imprégner d’une vie cistercienne.

Nous croyons que les charismes se répandent et sont bien plus larges que les seuls instituts religieux. Nous croyons donc que le charisme cistercien est venu nous chercher pour chercher à plusieurs une forme de vie laïque cistercienne et nous nous efforçons de lui donner forme.

Nous découvrons combien croire appelle à une conversion constante pour approcher  avec discrétion de la vie avec le Christ.

Nous croyons que des petites communautés pourraient être des lumières dans le désert des campagnes ;

Nous croyons que la foi est missionnaire même enfouie, ce qui ne nous empêche pas d’être engagés dans : différents groupes caritatifs, dans l’aumônerie de la prison, dans l’accompagnement des personnes, dans des EPP, dans l’animation paroissiale ou l’animation de groupe paroissiaux, d’animer des lectio dans la paroisse.

Enfin notre singularité est d’être communauté où sans vivre en permanence ensemble nous restons liés et communautaires dans notre quotidien/ comme dans nos temps communs. 

Merci à vous. Pour la Grange Denise Baudran .

La vie à la Grange Saint Bernard

LITURGIE DE LA PAROLE DU DIMANCHE 25 SEPTEMBRE

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

En ce temps-là, Jésus disait aux pharisiens : « Il y avait un homme riche, vêtu de pourpre et de lin fin, qui faisait chaque jour des festins somptueux. Devant son portail gisait un pauvre nommé Lazare, qui était couvert d’ulcères. Il aurait bien voulu se rassasier de ce qui tombait de la table du riche ; mais les chiens, eux, venaient lécher ses ulcères.  Or le pauvre mourut, et les anges l’emportèrent auprès d’Abraham. Le riche mourut aussi, et on l’enterra. Au séjour des morts, il était en proie à la torture ; levant les yeux, il vit Abraham de loin et Lazare tout près de lui. Alors il cria : ‘Père Abraham, prends pitié de moi et envoie Lazare tremper le bout de son doigt dans l’eau
pour me rafraîchir la langue, car je souffre terriblement dans cette fournaise. – Mon enfant, répondit Abraham, rappelle-toi : tu as reçu le bonheur pendant ta vie, et Lazare, le malheur pendant la sienne. Maintenant, lui, il trouve ici la consolation, et toi, la souffrance. Et en plus de tout cela, un grand abîme a été établi entre vous et nous, pour que ceux qui voudraient passer vers vous ne le puissent pas, et que, de là-bas non plus, on ne traverse pas vers nous.’  Le riche répliqua : ‘Eh bien ! père, je te prie d’envoyer Lazare dans la maison de mon père. En effet, j’ai cinq frères : qu’il leur porte son témoignage, de peur qu’eux aussi ne viennent dans ce lieu de torture ! ’ Abraham lui dit :‘Ils ont Moïse et les Prophètes : qu’ils les écoutent ! – Non, père Abraham, dit-il, mais si quelqu’un de chez les morts vient les trouver, ils se convertiront.’ Abraham répondit : ‘S’ils n’écoutent pas Moïse ni les Prophètes, quelqu’un pourra bien ressusciter d’entre les morts : ils ne seront pas convaincus.’ »

Entre le monde de Dieu où se trouve Lazare et le monde infernal où habite désormais le riche, il y a un abîme, une distance en apparence infranchissable.

La présence d’Abraham dans cette parabole n’est pas anodine. Il a, lui, franchi cette limite quand il a répondu à l’appel de Dieu qui lui demandait de tout quitter et qu’il a renoncé à ses biens, à sa terre, à sa famille, pour vivre dans l’incertitude du chemin tracé par Dieu. Il a été le premier à vivre la charité.

Il a été lui-même un intercesseur auprès de Dieu pour réclamer le salut des justes de Sodome.  Et il a obtenu gain de cause, Dieu l’a entendu, il a changé son verdict, il s’est attendri. Un passage est possible dans cet abîme.

C’est à cet intercesseur que le riche s’adresse pour être soulagé ou pour sauver ses frères. En faisant cette démarche, le riche sent confusément qu’il y a une conversion possible, un passage entre lui et Dieu.

Il demande d’envoyer Lazare auprès de lui pour le soulager ou chez les siens pour les avertir et qu’ils se convertissent et soient sauvés. C’est la figure du Christ qui est ici dessiné en creux, lui que le Père a envoyé du Ciel sur la terre pour sauver les hommes.

La réponse d’Abraham peut paraître décevante, pessimiste, même : quelqu’un pourra bien ressusciter des morts, ils ne seront pas convaincus, dit-il. Et c’est ce qui semble se produire autour de nous, l’humanité n’a pas paru convaincue par le sacrifice du Christ et par sa résurrection.

Mais ne nous laissons pas abuser par les apparences. En ressuscitant, Jésus a franchi l’abîme infranchissable, il a renversé la condamnation en grâce, le jugement en pardon et en réconciliation. Oui mais il demande à chacun de le suivre, de s’engager sur ce même chemin de la réconciliation, qui est aussi un chemin de renoncement à soi-même et à sa volonté propre, tel Abraham qui a tout quitté.

Ce qui ne sauve pas le riche de la parabole, ce n’est pas qu’il n’y avait pas de salut possible pour lui comme pour nous tous, c’est qu’il ne reconnaît pas sa dette, il ne demande pas pardon à Lazare.

Il voudrait bien qu’Abraham lui pardonne, mais lui ne se repent pas. C’est l’incapacité dans laquelle il se tient de voir sa faute et de demander pardon à celui qu’il a méprisé.

Il est incapable de voir en Lazare son prochain. Il ne voit que lui-même. Et chaque fois que nous réclamons le pardon de l’autre, sans voir notre propre faute, nous sommes dans cette position égocentrique et de séparation abyssale d’avec Dieu.

Seigneur que ta Parole illumine la démarche de remise de dettes que nous avons faite hier et qu’elle nous aide à comprendre le commandement d’amour que tu nous as donné. Amen.

La vie des laïcs cisterciens

LA RENCONTRE D’ASSISE SEPTEMBRE 2022

Petit rappel de la situation qui a généré cette rencontre

L’association internationale a jusqu’ici poursuivi trois objectifs :

  • Réunir en son sein les communautés de laïcs cisterciens, les faire se rencontrer à un niveau international et régional (c’est-à-dire linguistique : francophone, hispanophone et anglophone), les aider à s’identifier comme laïcs cisterciens et comme communautés.
  • Se constituer et se structurer en tant qu’association, en élaborant des statuts, en gérant -un budget, en se dotant d’une gouvernance (un exécutif de trois personnes représentant chacune une région).
  • Représenter les communautés de laïcs cisterciens au sein de la famille cistercienne (intervention au chapitre général de l’OCSO) et au sein de l’Église.

Jusqu’ici, l’association a fonctionné principalement de manière verticale, informant les communautés, les invitant à des rencontres, suscitant un travail de réflexion et de témoignage sur ce qu’elles vivaient, leur demandant aussi de participer à une réflexion globale et à l’élaboration de l’association.  Ce mode de fonctionnement a suscité des réticences ou des rejets de la part de certains groupes (au moins dans la région francophone). Cette même lassitude à l’égard de l’association s’est exprimée dans le faible nombre d’inscriptions pour la rencontre internationale de Chicago de 2020 (qui n’a pas eu lieu à cause de la pandémie). En revanche, la rencontre francophone de Cîteaux en 2019 a exprimé le désir d’augmenter la fréquence des rencontres régionales. Dans un même mouvement, cette assemblée de Cîteaux s’est dotée d’un comité adjoint à Jacques, responsable de la région francophone, notamment pour avancer sur la question difficile de la fermeture des monastères.  

La pandémie a empêché la tenue de la rencontre internationale. L’exécutif a souhaité que se tiennent des rencontres régionales en 2022 et qu’en leur sein soient choisis deux délégués pour que participer à une rencontre internationale abrégée, à Assise en septembre en parallèle au chapitre général de l’OCSO. En région francophone, le comité de six membres élu à Cîteaux a été actif  dans l’organisation des rencontres régionales d’Orval (en mai) et d’Aiguebelle (en juin). Le comité des six avait souhaité que le plus possible de laïcs y participent (et pas seulement des représentants). En conséquence, il avait opté pour deux rencontres, l’une au nord et l’autre au sud. Les deux rencontres ont choisi deux délégués pour Assise : Frédéric et Pierre Alban.

La rencontre d’Assise qui s’est tenue du 11 au 13 septembre a donc réuni 9 personnes : les trois membres de l’exécutif (Teresa, Tina, Jacques), et les six délégués de régions : Maria-Paz, Isabelle, Katrien, Bob, Frédéric et Pierre Alban.  Dom Armand s’est joint à eux l’après-midi du 13 septembre.

Les trois mots-clés de la rencontre

Trois mots importants sont sortis de nos travaux et peuvent servir à les résumer.

La synodalité.

La question de la synodalité a été abordée à travers un texte d’orientation générale que nous avons fini par abandonner car très vite nous nous sommes rendus compte que la synodalité ce n’est pas un concept mais une mise en œuvre. Tous les sujets que nous avons abordés, que ce soit l’organisation de l’association, ou la fermeture des monastères, ou des expériences remontées des communautés ou des régions, comme la proposition de Scourmont sur les visites de charité, l’expérience des visites faites par la Grange, l’expérience d’alliance entre la Grange et  Chambarand, nous conduisaient à  la synodalité, c’est-à-dire à un plus grand partage des expériences menées par les laïcs cisterciens et à une plus grande collégialité entre tous les acteurs de l’association. Nous sommes passés d’une vision administrative ou seulement associative à une vision plus synodale.

La synodalité est déjà en œuvre, sans que nous ayons toujours conscience. L’existence d’un comité en appui à Jacques, dans la région francophone, est déjà une marque que la synodalité est en marche. La collaboration de la Grange et de Chambarand, du groupe conversi et de sa communauté laïque de rattachement, sont des actes de synodalité, la proposition de Scourmont marque un désir de synodalité. La tenue de la rencontre d’Assise qui associe deux délégués par région au comité de coordination est aussi un signe que la synodalité est en marche.

Elle n’est pas totale, cependant, y compris dans le fonctionnement de la réunion d’Assise. Les délégués n’ont pas été conviés à participer au bilan de la rencontre. Ils n’ont pas été informés du contenu de ce qui serait présenté au chapitre général.

Dans les projets concernant les années qui viennent, nous avons envisagé de rendre compte de la réunion d’Assise à toutes les communautés.  Nous pensons qu’il faut rendre compte plus largement de tout ce qui se vit dans les communautés, notamment en rendant plus fréquentes les rencontres régionales. Peut-être le groupe qui s’est réuni à Assise peut-il être un relais utile pour le comité de coordination dans la mise en place d’une plus grande synodalité au sein de l’association. La rencontre internationale de 2025 devrait être davantage animée par les régions : chaque région développant un sujet venu du terrain et qu’elle présenterait aux autres. Dans ce contexte, revivifier le site internet et d’autres outils internet paraît indispensable.

La synodalité est, comme l’a dit Isabel, l’espace où se combine le local et le global. Il nous faut tenir le local, c’est-à-dire la vie des communautés et le global. Il n’y a pas de synodalité sans la reconnaissance de l’autonomie des communautés. Cette idée ne fait pas consensus entre nous à Assise. Mais la crise des monastères qui ferment ou qui ne peuvent plus assurer l’accompagnement d’un groupe de laïcs nous pousse à envisager d’urgence cette autonomie des communautés laïques, ce qui ne vaut pas dire sans lien entre elles. Et c’est là qu’apparaît la nécessité d’envisager la famille comme cadre de notre unité.

La famille.

C’est le deuxième mot-clé de notre rencontre d’Assise.

Nous avons perçu la nécessité de faire davantage famille. De deux manières :

  • Mettre en œuvre une famille laïque cistercienne, en collaborant davantage entre nous.

La proposition de Scourmont d’une visite de charité va dans ce sens et c’est dans ce contexte que Frédéric a introduit le mot famille. L’alliance de la Grange et de Chambarand, basée sur une filiation adoptive, est tout à fait dans l’esprit de l’entraide familiale. De même pour le lien qui unit conversi à sa communauté laïque de rattachement.

  • Accroître le lien avec la famille cistercienne. Les visites expérimentales du père abbé à la Grange participent d’un renforcement du lien entre laïcs et monastère au sein de la famille.

Il paraît nécessaire de populariser cette idée de famille dans les communautés pour accroître les liens entre nous et avec la famille cistercienne dans son ensemble.

Bien sûr l’intervention de l’association au chapitre général de l’ocso participe aussi de cet esprit de famille.

Boîte à outils

Le troisième mot clé de notre réunion d’Assise a été le mot outils ou l’expression boîte à outils.

C’est un très bon signe que nous ayons aussi souvent parlé d’outils et de boite à outils, car cela montre que nous nous plaçons dans une perspective de chantier, de travail. Nos outils, nous savons que nous les trouvons en priorité dans la Règle, dans la Charte de charité, dans la Considération de saint Bernard et dans tous les instruments que nous donne la pensée cistercienne. Mais nous avons à élaborer nos propres outils. Avec Catrien, nous avons parlé d’analyser la situation des laïcs, ce qui suppose aussi des critères et des outils d’analyse. Nous voyons bien que dans les communautés, en particulier pour résoudre des difficultés, trouver des solutions, des outils nouveaux s’inventent, s’expérimentent. Il faut pouvoir les partager. Il faut surtout envisager la vie des communautés et de l’association comme un chantier de construction où des expériences vivantes se font et s’échangent. C’est comme ça que notre boite à outils s’enrichira.

LA VIE CISTERCIENNE

vision de Noel St. Bernard – dalmatique Abbaye de Tilburg 1936

ORDO CISTERCIENSIS S.O.

Viale Africa, 33 00144 ROMA ——– ABBAS GENERALIS


Rome, 17 August 2022

RÊVONS !

Frères et sœurs,
Il y a six mois, le Chapitre Général m’a élu comme votre Abbé Général, et de tous côtés vous

avez exprimé le souhait que le nouvel Abbé Général inspire l’Ordre par des lettres circulaires régulières – ce n’est pas une tâche facile mais, de ma propre pauvreté, je vais essayer de donner ce que j’ai.

La fête de Saint Bernard de Clairvaux m’a semblé une bonne occasion pour cette première lettre circulaire. Je suis encouragé dans cette tâche pas si facile par les mots de St Bernard au début de son commentaire sur le Cantique des Cantiques : « Qui va rompre ce pain ? Le Maître de la maison est présent, c’est le Seigneur que vous devez voir dans la fraction du pain. Car qui d’autre pourrait le faire de manière plus appropriée ? C’est une tâche que je n’oserais pas m’arroger. Considérez-moi donc comme quelqu’un de qui vous n’attendez rien. Car je suis moi-même l’un des chercheurs, celui qui mendie avec vous la nourriture de mon âme, l’alimentation de mon esprit. Pauvre et nécessiteux, je frappe à sa porte que, « lorsqu’il ouvre, personne ne peut fermer… ». (SCC I, 4).

Après mon élection, j’ai dit au Chapitre Général que dans l’intervalle entre les deux parties du Chapitre, j’aimerais visiter les Réunions Régionales. J’ai commencé à le faire, et par ce biais, j’ai non seulement appris à mieux connaître les supérieurs de l’Ordre, mais j’ai également fait l’expérience des joies et des besoins des différentes Régions. Dans toutes les Réunions Régionales, j’ai demandé aux supérieurs de partager avec moi leurs rêves pour l’Ordre. Ils l’ont fait – et avec quel dévouement ils ont rêvé !

Certains d’entre vous ont peut-être froncé les sourcils devant tous ces rêves. À quoi cela sert- il ? D’où cela vient-il ? Où veut en venir le nouvel Abbé Général ? Le temps présent et la situation actuelle de l’Ordre n’appellent-ils pas plutôt à l’action ? Toutes ces balivernes ne sont-elles pas un déni de la réalité ? L’Ecclésiaste n’avait-il pas raison :  » de même que les rêves naissent de la multitude des occupations, de même un flot abondant de paroles engendre des propos inconsidérés  » (Si 5, 2 / Traduction Bible du Semeur 2015) ?

Laissez-moi vous expliquer ! Pendant la première partie du Chapitre Général, j’ai lu le livret du Pape François « Un temps pour changer » dont le titre original italien, « Ritorniamo a sognare”, peut se traduire par : « Revenons à nos rêves ! » Il a écrit ce livret pendant la pandémie. Pour lui, rêver est un moyen de sortir d’une crise. Une crise, dit-il, est un moment « pour rêver en grand, pour repenser nos priorités – ce à quoi nous tenons, ce que nous voulons, ce à quoi nous aspirons – et nous engager à agir dans notre vie quotidienne sur ce dont nous avons rêvé« . Ce que j’entends en ce moment est similaire à ce qu’Isaïe entend Dieu dire à travers lui : Viens, parlons-en. Osons rêver« . (Prologue)

Dans cette lettre circulaire, je souhaite que nous examinions ensemble l’importance des rêves comme moyen de sortir de la crise. Il ne s’agit pas des rêves eux-mêmes mais de ce qui se cache derrière ou en dessous d’eux.  » Le songe symbolise la vie spirituelle de chacun de nous, cet espace intérieur, que chacun est appelé à cultiver et à garder, où Dieu se manifeste et souvent nous parle.  » (Pape François, Audience Générale, 26 janvier 2022). Nous avons tous des rêves au milieu de la crise que traverse notre Ordre ; des rêves non seulement sur notre Ordre mais aussi sur l’Église et le monde dont nous faisons partie – des rêves même sur nous-mêmes ! N’oublions pas les paroles du prophète Joël :  » vos fils et vos filles prophétiseront, vos anciens seront instruits par des songes, et vos jeunes gens par des visions  » (Joël 2, 28 : 3,1). Lorsque nous ne savons plus rêver, c’est comme si l’espace intérieur où Dieu nous parle s’était tari. Pour moi, le rêve a tout à voir avec la revitalisation de notre Charisme Cistercien, un thème qui tient à cœur à beaucoup dans notre Ordre. Aujourd’hui, nous devons clairement remettre le Charisme au premier plan : « … notre vie est entièrement orientée vers l’expérience du Dieu vivant … » nous nous disposons à recevoir de l’Esprit le don de la prière pure et continuelle. Cette recherche de Dieu anime toute notre journée.  » (Déclaration sur la vie cistercienne). C’était le rêve exprimé par le Chapitre Général de 1969, mais dans cette lettre je veux vous montrer que c’était aussi le rêve de St Bernard, et j’espère que c’est aussi notre rêve commun.

Le rêve du jeune Bernard

Lorsque Guillaume de Saint-Thierry a écrit la vie de Bernard de Clairvaux, ce qu’il voulait faire était de raconter les histoires « dont on goûte que le Christ vit et parle en lui [Bernard] » (Vita Prima 15). Guillaume ne se préoccupe pas tant de la personne de Bernard que de montrer, à travers ces histoires merveilleuses, comment l’Evangile est devenu chair et sang dans cet homme. L’Evangile n’est rien d’autre que le Christ lui-même. Le secret de la vie de Bernard a fait une grande impression non seulement sur Guillaume de Saint-Thierry mais aussi sur d’autres contemporains. Ainsi, nous lisons dans Césaire d’Heisterbach que les gens voulaient suivre Bernard sur son chemin monastique parce qu’en lui « l’Évangile avait repris vie » (Diagolus miraculorum I.6). C’est ce que Guillaume de Saint- Thierry veut relater à travers sa Vie de Bernard.

Considérons un incident de la jeunesse de Bernard, tel que raconté par Guillaume. Bernard « 

fit de si grands progrès dans la foi, que le Seigneur résolut de lui apparaître comme il était apparu autrefois, à Silo, à Samuel encore enfant, (1S 3,11), et de lui manifester sa gloire. On était au grand jour de Noël, et, selon la coutume, tout le monde se préparait aux vigiles solennelles de la fête, mais comme l’office de la nuit se prolongeait un peu, il arriva que Bernard, qui était assis et en attendait la fin avec le reste des fidèles, la tête inclinée, s’endormit un peu. Alors ce saint enfant vit apparaître à lui le saint enfant Jésus naissant, qui augmenta sa foi tendre encore, et jeta dans son âme les premiers germes de la divine contemplation. Il lui apparut comme un époux glorieux qui sort de sa couche nuptiale, et se montra à ses regards comme s’il était né de nouveau sous ses yeux, lui le Verbe enfant, du sein de la Vierge Mère, beau entre tous les enfants des hommes et il ravit les sentiments, dit le jeune Bernard, qui déjà n’avait plus rien d’enfantin. Il demeura persuadé depuis ce jour-là que l’heure où l’Enfant Jésus lui était apparu, était l’heure même à laquelle il vint au monde. » (VP II.4).

Ce rêve du jeune Bernard indique le Charisme Cistercien, encore caché dans la jeunesse de cet enfant, mais qui deviendra une réalité vivante lorsqu’il sera adulte. Tout d’abord, le rêve nous montre quelque chose, exprimé en plusieurs images. Il se passe la nuit, et il fait donc sombre. Les gens ne regardent pas devant eux mais sont assis, la tête baissée, attendant, somnolant ; une sorte d’état de sommeil dans lequel les gens voient d’une manière différente. Puis le rêve conduit à un discernement : une distinction est faite. Ce qui est vu devient clair à la lumière du jour et de l’heure de la naissance du Seigneur. Enfin, le rêve conduit à ce que Bernard agisse concrètement.

Après le bref récit du rêve, Guillaume de Saint-Thierry écrit : « D’après ceux qui ont souvent écouté, il est facile, pour ceux qui l’ont suivi dans ses prédications, de remarquer de quelles bénédictions le Seigneur le [Bernard] prévint cette heure-là, car jusqu’à ce jour, il semble qu’il n’est jamais plus profond et plus abondant que lorsqu’il parle sur le mystère de la naissance du Sauveur. C’est aussi ce qui dans la suite lui fit composer un opuscule à la gloire de la Mère et du Fils, et de la sainte naissance de celui-ci ; ce fut une de ses premières œuvres, un de ses premiers traités, dont le sujet est tiré de ces paroles de l’Évangile : « L’ange Gabriel fut envoyé de Dieu en une ville de Galilée. » Le rêve s’est traduit par des actions concrètes de Bernard par écrit et en actes.

Voir-Choisir-Agir sont précisément les trois mots que le Pape François associe au courage de rêver. Pour lui, une crise est un temps pour voir, un temps pour choisir et un temps pour rêver.

Un temps pour voir

Revenons un instant au rêve de saint Bernard et examinons de plus près ces trois mots. Ils peuvent nous aider, en tant qu’Ordre, en tant que communauté et en tant qu’individus, à trouver une réponse à la crise dans laquelle nous vivons aujourd’hui. Vous pensez peut-être que j’utilise trop souvent le mot « crise », mais si nous examinons de près la situation dans l’Ordre, dans l’Église et dans le monde d’aujourd’hui, nous vivons certainement une crise, une époque où beaucoup de choses changent et sont sous pression. Les spécialistes parlent même aujourd’hui d’une situation unique d’accumulation de crises. Des systèmes entiers sont soumis à une forte pression et exigent des solutions. C’est le moment, non pas de nous fermer, mais de voir avec les yeux du cœur ce qui compte maintenant ; le moment de faire les bons choix et le moment d’agir.

La manière dont Guillaume de Saint-Thierry décrit le contexte du rêve du jeune Bernard évoque l’image d’un rassemblement de personnes paralysées ; une communauté en proie à une crise petite mais reconnaissable. La liturgie de la veille de Noël ne commence pas à l’heure prévue pour une raison peu claire. Les gens se sont rassemblés pour célébrer Noël mais tout semble s’être arrêté ; ils attendent, sans savoir. Au lieu de célébrer avec conviction, tout semble être figé. Les gens s’endorment, la tête baissée vers eux-mêmes. Ils ne font plus attention les uns aux autres, ni à Dieu, mais seulement à eux-mêmes. Les gens retombent dans le sommeil de l’indifférence.

On peut voir la réalité en prenant de la distance. Mais la distance ne signifie pas perdre de vue le concret, le détail. Au milieu de la communauté assoupie, Guillaume laisse rêver un enfant concret, Bernard. Là où d’abord il semblait n’y avoir aucune attention à l’individu, il y a soudain une attention de la part du jeune Bernard. Dieu fait irruption dans ses ténèbres en lui montrant – son bien-aimé – en pleine lumière, quelque chose qui est à la fois grand et pourtant très proche. Dieu devient humain dans cette réalité concrète. Le mystère de l’Incarnation ne peut être vu que si nous osons prendre de la distance et, en même temps, garder un œil sur la réalité concrète dans laquelle ce merveilleux mystère a lieu.

Le pape François met souvent le doigt sur un point sensible lorsqu’il parle du virus de l’indifférence. Dans la nuit de Noël du rêve de Bernard, ce virus était présent et tout le monde en était infecté. L’indifférence est un virus qui nous empêche de voir la réalité, qui augmente la crise par ses effets secondaires de narcissisme, de découragement et de pessimisme. Si nous osons prendre du recul, nous verrons ce virus de l’indifférence et ses effets secondaires non seulement dans cette histoire courte mais aussi dans notre Ordre, dans les communautés et peut-être en nous-mêmes. C’est pourquoi il est utile de rêver !

C’est précisément dans cette petite crise que Guillaume situe le rêve du grand mystère de l’Incarnation, un rêve qui deviendra le cœur du Charisme Cistercien. Dieu devient humain. Il voit chacun d’entre nous. Il ne reste pas indifférent, impliqué seulement avec lui-même ; Dieu sort, à la périphérie, vers chacun de nous, pour nous encourager et nous donner la lumière de la vie.

Pour découvrir le Charisme, il faut un temps pour voir.

Un temps pour choisir

Le pape François écrit :  » entre la première étape, qui consiste à s’approcher et à se laisser atteindre par ce que l’on voit, et la troisième étape, qui consiste à agir concrètement pour soigner et relever, il y a une étape intermédiaire essentielle : discerner, et choisir… Pour cette deuxième étape, nous avons besoin non seulement d’une ouverture à la réalité mais aussi d’un solide ensemble de critères pour nous guider : savoir que nous sommes aimés de Dieu, appelés à être un peuple solidaire en service. Nous avons aussi besoin d’une saine capacité de réflexion silencieuse, de lieux de refuge contre la tyrannie de l’urgence. Surtout, nous avons besoin de la prière, pour entendre les impulsions de l’Esprit et cultiver le dialogue dans une communauté qui peut nous soutenir et nous permettre de rêver. Ainsi armés, nous pouvons lire correctement les signes des temps et opter pour un chemin bénéfique pour tous.  » (Pape François, Un temps pour changer P. 49).

Dans le rêve du jeune Bernard, ce processus se déroule dans une atmosphère de prière, au sein d’une communauté, et conduit au discernement « que c’était vraiment l’heure de la Nativité du Seigneur ». Ce rêve était la découverte d’un signe des temps. L’incarnation est devenue pour saint Bernard le véritable signe des temps que le monde attendait avec impatience.

Nous sommes ici au cœur du Charisme Cistercien. « Notre vie [est] entièrement orientée vers l’expérience du Dieu vivant ». L’incarnation n’est pour saint Bernard rien d’autre que l’expérience du Dieu vivant dans notre faiblesse humaine. Le pape Benoît XVI l’a bien résumé :  » pour Bernard, la véritable connaissance de Dieu consiste dans l’expérience personnelle et profonde de Jésus Christ et de son amour. Et cela, chers frères et sœurs, vaut pour chaque chrétien : la foi est avant tout une rencontre personnelle, intime avec Jésus, et doit faire l’expérience de sa proximité, de son amitié, de son amour, et ce n’est qu’ainsi que l’on apprend à le connaître toujours plus, à l’aimer et le suivre toujours plus. Que cela puisse advenir pour chacun de nous ! » (Audience Générale, 21 octobre 2009).

Pour discerner le Charisme, il faut un temps pour choisir.

Un temps pour agir

Saint Bernard a vu le secret de l’Incarnation. Il a vu comment Dieu a pris soin de lui et s’est vidé lui-même pour devenir humain, se dépouillant pour devenir le dernier de tous. Dans cette vision et dans le discernement de ce moment, saint Bernard a découvert la dignité de la personne humaine à la lumière de l’Incarnation : « Ô merveilleuse bonté de Dieu de nous chercher, ô dignité exaltée de l’homme, d’être ainsi cherché ».

De cette façon, un rêve est devenu une réalité dans la vie de saint Bernard, et il s’est développé pour devenir le cœur de sa vie, sa spiritualité. Grâce à cette réalité vécue, Bernard a pu revenir encore et encore à ce cœur de sa vie. C’est, je crois, le sens de la dernière phrase du rêve, telle qu’elle nous est rapportée par Guillaume : « Il est convaincu et maintient qu’il était présent au moment même de la naissance du Seigneur ». Chaque moment où nous voyons et discernons la dignité de notre humanité et agissons en conséquence, est l’heure véritable de la Naissance du Seigneur.

Et à partir de ce moment, nous pouvons agir. L’Incarnation du Christ devient pour nous l’école du devenir humain. Cette action est la mission de notre Charisme Cistercien qui nous a été confiée par l’Eglise. Le Chapitre Général de 1969 a dit :  » Par toute notre vie, nous désirons nous acquitter de la mission que l’Eglise nous confie, celle de « témoigner clairement de la demeure qui attend tout homme dans les cieux, et de garder vivant au milieu de la famille humaine le désir de cette demeure. » Dans cette école de l’Incarnation, saint Bernard nous apprend à agir, à agir : non pas comme un enfant mais comme un époux, non pas comme une personne terrestre mais comme quelqu’un qui cherche les choses du ciel, non pas comme quelqu’un de séparé de Dieu mais comme quelqu’un qui est comme Dieu. Tel est notre Charisme, telle est la mission qui nous est confiée !

Pour vivre le Charisme, il faut un temps pour agir.

Osez rêver !

Frères et sœurs, j’espère que si nous avons le courage de rêver aujourd’hui, au milieu de la crise de notre Ordre, nous découvrirons le Charisme Cistercien donné à chacun d’entre nous. Il est peut-être caché en nous, comme c’était le cas du jeune Bernard, ou bien il est déjà clairement visible à l’âge adulte. Ou peut-être s’est-il perdu, submergé dans la confusion et l’ignorance. Mais nous devons continuer à croire que le Charisme est présent en vertu du don de Dieu fait à chacun d’entre nous.

Une façon de sortir de la crise est la redécouverte, par le rêve, du Charisme : une redécouverte par la vue, le choix et l’action ; une redécouverte du fait que nous sommes vus, voulus et aimés par Dieu. Nous appartenons donc à Dieu, et non seulement à Dieu mais aussi les uns aux autres car le but de l’Incarnation n’est pas le salut d’un individu mais de tout le Peuple de Dieu. Ce temps d’action nous invite à retrouver notre sentiment d’appartenance, la conscience que nous faisons partie d’un peuple.

La redécouverte de notre Charisme est d’abord une conversion mystique qui est aussi une conversion sociale.

Le rêve est donc d’une grande importance ! Si nos actions ne sont pas basées sur le discernement, né de la vision contemplative, nous tomberons vite dans le stress et la fatigue. Surtout en temps de crise, il est important de rester attentif à la primauté de notre vie de prière. Prenons le temps de la prière, de la réflexion, afin de prendre du recul pour voir où et comment nous pouvons aimer. Notre réponse dans la crise devrait être l’amour basé sur notre prière, car « prier c’est aimer, aimer c’est prier » (Marguerite Hoppenot, 1901-2011) !

Frères et sœurs, j’espère que le rêve du jeune Bernard peut nous aider tous à commencer à rêver (à nouveau). Un chant populaire de l’Eglise néerlandaise dit : « Tu sèmes ton nom dans nos rêves les plus profonds ». Écoutons cette voix de Dieu en nous. Vous y trouverez le Charisme Cistercien ! Partagez ces rêves les uns avec les autres ! Ce n’est pas une tâche facile, car il est tentant de dire, avec les frères du patriarche Joseph, « Voilà ce maître rêveur ! Allons, tuons-le » (Gn. 37,19-20). Écoutons- nous vraiment les uns les autres et ne tuons pas les rêves des autres ou ne les négligeons pas, mais voyons, discernons et agissons en conséquence.

Que ceci soit ma première petite contribution à ce désir de beaucoup pour la revitalisation du Charisme Cistercien qui nous est confié à tous.
Je vous souhaite une fête belle et bénie de St Bernard. Je recommande la deuxième partie du Chapitre Général à vos prières afin que là aussi nous ayons le courage de rêver ! Que Marie, qui a épousé un rêveur, intercède pour nous tous !

Dom Bernardus Peeters Abbé Général